Depuis le 1er septembre, la Côte d'Ivoire a franchi une nouvelle étape dans la traçabilité de son cacao. La carte du producteur est désormais obligatoire pour les transactions et le nouveau système national doit permettre de mieux suivre le cacao depuis son origine jusqu'à son exportation.
Le sujet peut sembler principalement agricole ou réglementaire. Il est aussi très logistique.
La Côte d'Ivoire représente environ 40 % de la production mondiale de cacao et une grande partie de ses exportations est destinée à l'Europe. Avec les nouvelles exigences européennes contre la déforestation, les acheteurs devront être capables de mieux documenter l'origine des produits qu'ils mettent sur le marché.
Identifier le producteur est donc une première étape. Le vrai défi commence ensuite.
De la parcelle au conteneur
Entre une plantation et un conteneur chargé à Abidjan ou San Pedro, le cacao peut changer plusieurs fois de lieu et passer entre les mains de nombreux acteurs.
Un producteur livre son cacao à une coopérative. Celui-ci est regroupé avec celui d'autres producteurs, stocké, chargé dans un camion, transféré vers un autre entrepôt, parfois regroupé à nouveau, puis livré à un exportateur ou à une usine.
Prenons un exemple simple. Trois producteurs livrent respectivement 300, 500 et 200 kilos. La coopérative constitue un lot d'une tonne. Ce lot pourra ensuite être regroupé avec d'autres dans un camion de dix ou vingt tonnes, puis être à nouveau réparti en fonction des destinations ou des acheteurs.
Pour conserver une traçabilité réelle, chaque transformation doit préserver le lien avec l'origine du cacao.
C'est là que le sujet dépasse largement la simple carte du producteur ou le numéro inscrit sur un sac.
La donnée doit voyager avec la marchandise
La logistique a toujours consisté à déplacer la bonne marchandise, au bon endroit et dans les bonnes conditions. La traçabilité ajoute une autre exigence : l'information qui accompagne le produit doit rester cohérente pendant tout son parcours.
Quand un lot quitte une coopérative, il faut pouvoir identifier ce qui a été chargé. Lorsqu'il arrive dans un entrepôt, les informations enregistrées à la réception doivent correspondre à celles du départ. Lorsqu'un lot est regroupé avec d'autres ou qu'il est divisé, cette transformation doit également être enregistrée.
Les opérations physiques et les données qui les décrivent doivent donc avancer ensemble.
C'est probablement l'un des principaux défis pour la filière, car tous les acteurs n'utilisent pas nécessairement les mêmes outils. Une coopérative peut travailler avec le système national, un transporteur avec ses propres documents, un entrepôt avec Excel ou un logiciel interne, tandis qu'un exportateur dispose de son ERP.
La traçabilité ne peut fonctionner correctement que si l'information continue de circuler malgré ces différences.
Les technologies existent déjà pour construire ce type de chaîne : identification des lots par QR code ou code-barres, géolocalisation, applications mobiles, systèmes de gestion d'entrepôt, données de transport, API permettant aux plateformes d'échanger des informations et, lorsque cela apporte une réelle valeur, registres distribués ou blockchain pour sécuriser certains événements entre plusieurs organisations.
L'enjeu n'est pas de choisir une technologie en particulier. Il est de construire une chaîne suffisamment cohérente pour que la marchandise physique et son identité numérique ne se séparent jamais.
Le véritable sujet sera l'interopérabilité
À terme, tous les acteurs de la filière n'utiliseront probablement jamais le même système, et ce n'est pas forcément nécessaire.
La question est plutôt de savoir quelles informations doivent pouvoir passer d'un système à l'autre.
La parcelle fournit l'origine du cacao. La première transaction crée un lot. Les mouvements logistiques enregistrent son déplacement. Les entrepôts conservent l'historique lorsqu'un lot est regroupé ou divisé. Enfin, le chargement d'un conteneur permet de rattacher la cargaison aux différents lots qui la composent.
L'objectif est simple à formuler, mais complexe à exécuter : au bout de la chaîne, il faut pouvoir partir d'une cargaison et remonter jusqu'à l'origine du cacao qu'elle contient.
C'est probablement sur cette capacité à connecter les différents maillons que se jouera une grande partie de l'efficacité du nouveau système.
Les premiers mois seront importants
Les premières semaines de déploiement montrent déjà les difficultés d'un changement de cette ampleur.
Il faut équiper les acteurs, les former, gérer les producteurs qui n'ont pas encore reçu leur carte, assurer la disponibilité des terminaux et continuer à acheter, transporter et exporter le cacao sans perturber la campagne.
Ces difficultés ne signifient pas que le système ne fonctionne pas. Elles montrent surtout la différence entre la conception d'un dispositif de traçabilité et son utilisation quotidienne dans une filière qui implique des centaines de milliers de producteurs et un grand nombre d'intermédiaires.
Ce sont les opérations les plus ordinaires qui vont finalement déterminer sa réussite : réceptionner un sac, créer un lot, charger un camion, contrôler une quantité, déplacer du stock ou remplir un conteneur tout en conservant une information fiable.
Un changement qui dépasse le cacao
Ce qui se passe aujourd'hui en Côte d'Ivoire donne probablement un aperçu d'une évolution plus large du commerce des matières premières.
Pendant longtemps, une cargaison était principalement définie par sa quantité, sa qualité, son prix et sa destination. Son origine documentée prend désormais une place beaucoup plus importante dans les conditions d'accès à certains marchés.
Le café, le caoutchouc, l'huile de palme et d'autres filières seront confrontés aux mêmes questions.
Pour les chaînes d'exportation africaines, cela crée une exigence supplémentaire. Il faudra toujours produire au bon niveau de qualité et transporter efficacement les marchandises. Mais il faudra aussi être capable de conserver et transmettre l'information qui accompagne ces marchandises pendant tout leur parcours.
Dans le cas du cacao ivoirien, savoir où le cacao a été produit est le point de départ.
Le véritable défi sera de s'assurer que cette information arrive jusqu'au bout de la chaîne.
